
Contrairement à l’idée reçue, le vert des paysages québécois n’est pas une couleur uniforme, mais un langage complexe. Chaque nuance, du vert tendre d’une jeune feuille de bouleau au vert sombre d’une épinette, raconte une histoire sur la nature de l’arbre, la composition du sol et le passage des saisons. Ce guide vous apprend à décoder cette palette chromatique, transformant chaque promenade en une conversation intime avec la nature et révélant la richesse cachée dans ce que l’on prend souvent pour une simple masse verdoyante.
Face à un paysage estival québécois, l’œil non averti peut se sentir submergé par une masse indistincte : du vert, partout. C’est une sensation familière pour le promeneur occasionnel, une toile de fond agréable mais monolithique. On admire la luxuriance, on respire l’odeur de la chlorophylle, mais on peine à distinguer les acteurs de ce grand théâtre végétal. On sait que la forêt est vivante, mais on ne perçoit qu’une seule pulsation, un seul souffle. Cette perception, bien que naturelle, nous prive d’une conversation beaucoup plus profonde avec le territoire que nous arpentons.
L’erreur est de considérer le vert comme une finalité, alors qu’il est un commencement. Il n’est pas une couleur, mais une palette infinie qui demande à être lue. Mais si la clé n’était pas de simplement regarder le paysage, mais d’apprendre à le déchiffrer ? Et si chaque variation de vert était une lettre dans un alphabet que nous avons oublié ? Cet article propose de vous redonner les clés de cette lecture. Il ne s’agit pas d’un simple guide de randonnée, mais d’une initiation au langage chromatique de la flore québécoise. Notre angle est celui du peintre-botaniste : sensible à la beauté, mais curieux de la science qui la sous-tend.
Nous commencerons par une leçon de choses fondamentale pour comprendre l’origine de cette couleur. Ensuite, nous explorerons comment cette palette se décline dans différents écosystèmes, des plaines agricoles aux grandes forêts, avant de nous pencher sur les drames et les poésies que ces teintes peuvent raconter. Enfin, nous quitterons le seul sens de la vue pour une immersion totale, car un paysage ne se contemple pas seulement, il se ressent.
Pour vous guider dans cette exploration chromatique et sensorielle du Québec, voici les grandes étapes de notre parcours. Chaque section est conçue comme une touche de couleur sur une toile, vous permettant de composer, à la fin, votre propre compréhension intime du paysage.
Sommaire : La lecture sensorielle du vert québécois
- La leçon de choses que vous avez oubliée : pourquoi la forêt est-elle verte ?
- Éloge de la plaine : pourquoi les paysages agricoles sont aussi des trésors à contempler
- Le vert sous la pluie ou sous le soleil de plomb : comment la météo change l’âme du paysage
- La cicatrice dans le vert : l’histoire tragique de l’agrile du frêne qui défigure le Québec
- Le golf, une autre façon de s’immerger dans le vert
- Forêt des Appalaches vs forêt boréale : deux mondes, deux ambiances, deux voyages
- Forêt de Mapplethorpe ou de Soulages : quelle est votre palette de couleurs pour une balade en forêt ?
- Vos photos de paysages sont belles, mais que ressentez-vous ? Le guide de l’immersion sensorielle
La leçon de choses que vous avez oubliée : pourquoi la forêt est-elle verte ?
La réponse semble évidente : la chlorophylle. Mais ce mot cache une réalité bien plus subtile, une véritable danse de pigments au cœur de chaque feuille. Le vert que nous percevons est en fait la couleur de la lumière que la plante n’utilise pas. La chlorophylle, ce pigment miraculeux qui transforme la lumière en énergie, absorbe avec avidité les longueurs d’onde rouges et bleues du spectre solaire. Le vert, lui, est réfléchi, renvoyé vers notre œil comme le témoin de ce festin lumineux. C’est le chuchotement chlorophyllien, le soupir de la lumière non consommée qui peint nos paysages.
Il n’existe pas une, mais plusieurs chlorophylles. La chlorophylle A, qui donne un vert-jaune, est la reine des cimes ensoleillées, captant la lumière directe. La chlorophylle B, d’un vert-bleu plus sombre, est l’experte des sous-bois, optimisée pour une faible luminosité. Cette répartition crée déjà un dégradé subtil : le sommet d’un érable en plein soleil semblera d’un vert plus tendre et lumineux que ses branches inférieures, baignées dans l’ombre. Le vert n’est donc jamais uniforme ; il est une cartographie de l’accès à la lumière.
D’autres pigments jouent aussi un rôle, souvent masqués par l’abondance de chlorophylle en été. Ils ne se révèlent pleinement qu’à l’automne, mais leur présence influence déjà la palette estivale. En effet, les anthocyanines sont responsables de la couleur rouge des jeunes pousses, les protégeant des UV, tandis que les caroténoïdes, qui créent les jaunes, sont toujours présents. C’est ce mélange complexe qui explique pourquoi le vert d’un peuplier n’est pas celui d’un chêne, même sous la même lumière. L’un tire vers le jaune, l’autre vers un bronze discret. Apprendre à voir le vert, c’est d’abord apprendre à voir les autres couleurs qui s’y cachent.
Ainsi, la prochaine fois que vous direz « la forêt est verte », arrêtez-vous un instant. Est-ce le vert-jaune d’une canopée gorgée de soleil ou le vert profond d’un sous-bois attendant patiemment son tour ? La réponse se trouve dans cette première leçon de choses.
Éloge de la plaine : pourquoi les paysages agricoles sont aussi des trésors à contempler
Souvent perçues comme moins « sauvages » ou nobles que les grandes forêts, les plaines agricoles du Québec, notamment celles de la Montérégie ou du Centre-du-Québec, offrent pourtant une lecture fascinante de la palette des verts. Ici, le vert n’est pas le fruit du hasard de la nature, mais d’une intention humaine. C’est un vert cultivé, ordonné en parcelles géométriques qui créent une véritable mosaïque chromatique à ciel ouvert. Le vert intense et lustré d’un champ de maïs en pleine croissance tranche avec le vert plus bleuté, presque glauque, d’un champ de soya. Entre les deux, une bande riveraine laissée en friche déploie un camaïeu de verts sauvages, rappelant que la nature n’est jamais loin.
Cette composition a évolué avec le temps, racontant l’histoire économique et sociale du Québec. Comme le documente une analyse de Radio-Canada sur l’évolution du territoire, les paysages des Cantons-de-l’Est témoignent d’une transformation profonde. Alors qu’en 1950, l’agriculture laitière dominait, la région voit aujourd’hui la forêt et la friche regagner du terrain sur les terres agricoles. Ce phénomène crée un paysage hybride, où le vert structuré des cultures dialogue avec le vert plus chaotique de la nature qui reprend ses droits. C’est une mosaïque de verts en constante évolution, un témoignage de la perte du territoire agricole mais aussi de la résilience du monde végétal.
Ce tableau vivant est un trésor pour l’œil qui sait observer. Il suffit de prendre un peu de hauteur, au sommet d’une des collines montérégiennes, pour voir se dessiner cette courtepointe de couleurs. C’est un art involontaire, une rencontre entre la géométrie de l’agriculture et la spontanéité du vivant.

L’observation de ces paysages nous enseigne une autre facette du vert : sa texture. Le vert du maïs est vertical, celui du soya est touffu et bas, tandis que celui d’une prairie de foin ondule sous le vent. Chaque culture possède sa propre signature non seulement de couleur, mais aussi de forme et de mouvement. La plaine agricole n’est donc pas un paysage monotone, mais une partition où chaque culture joue sa note de vert.
Contempler une plaine agricole, ce n’est pas seulement voir des champs, c’est lire une page de l’histoire du territoire et apprécier la beauté d’une nature façonnée, mais non totalement soumise.
Le vert sous la pluie ou sous le soleil de plomb : comment la météo change l’âme du paysage
La couleur d’un paysage n’est jamais fixe ; c’est une entité vivante qui respire au rythme de la météo. Un même panorama forestier peut offrir des visages radicalement différents selon qu’il est baigné d’un soleil éclatant ou lavé par une averse estivale. La lumière est le pinceau, et la météo en est la main qui le guide, altérant la saturation, le contraste et l’émotion qui se dégagent du vert dominant.
Sous un soleil de plomb, à midi, les contrastes sont à leur paroxysme. Le vert des feuilles exposées directement à la lumière devient presque blanc, surexposé, tandis que celui des sous-bois s’assombrit, se transformant en ombres noires et profondes. Le paysage se fait dur, graphique. À l’inverse, un jour de ciel couvert agit comme un immense diffuseur de lumière. Les ombres s’adoucissent, les contrastes s’atténuent, et les nuances de vert se révèlent avec une subtilité inégalée. C’est dans cette lumière tamisée que l’œil peut le mieux distinguer le vert-olive d’un thuya du vert-gris d’un lichen.
Mais c’est peut-être après la pluie que le vert révèle toute son âme. L’eau qui perle sur les feuilles nettoie la poussière et agit comme une loupe, intensifiant la couleur. Le vert devient plus profond, plus saturé, presque vibrant. Les mousses et les lichens, gorgés d’eau, passent d’un état sec et pâli à un vert émeraude éclatant. L’air lui-même, chargé d’humidité, semble colorer le paysage. C’est un phénomène qui s’explique aussi par la physique de la lumière. Comme le souligne l’équipe de MaBiologie, les pigments végétaux ont des rôles complémentaires pour maximiser l’énergie solaire. L’eau en surface des feuilles peut modifier la façon dont cette lumière est absorbée et réfléchie.
La chlorophylle absorbe principalement la lumière rouge et bleue, tandis que les caroténoïdes prennent en charge la lumière verte qui serait autrement perdue, créant une absorption complémentaire pour une photosynthèse plus efficace.
– Équipe de recherche MaBiologie, Article sur les pigments végétaux
La brume matinale offre encore une autre lecture. Elle estompe les détails, dé-sature les couleurs et crée des plans successifs, où chaque colline ou rangée d’arbres apparaît plus pâle et bleutée que la précédente. Le vert devient alors un élément de perspective atmosphérique, un outil pour mesurer la profondeur et la distance.
Le peintre-botaniste sait que sa palette n’est pas dans sa boîte, mais dans le ciel. La météo n’est pas une contrainte, mais une opportunité constante de voir le monde sous un nouveau jour, et sous un nouveau vert.
La cicatrice dans le vert : l’histoire tragique de l’agrile du frêne qui défigure le Québec
Parfois, la lecture des verts d’un paysage ne révèle pas la vie, mais la maladie et la mort. La palette chromatique devient alors le témoin d’un drame écologique silencieux. Au Québec, aucune histoire n’est plus parlante que celle de l’agrile du frêne, cet insecte venu d’Asie qui a condamné des millions d’arbres, redessinant de manière tragique nos paysages urbains et forestiers.
Le premier signe n’est pas l’absence de vert, mais son altération. Au cœur de l’été, alors que tout devrait être luxuriant, la cime d’un frêne infesté commence à se décolorer. Les feuilles perdent leur vigueur, passant d’un vert franc à un vert maladif, teinté de jaune, avant de se clairsemer. C’est le symptôme d’une sève qui ne monte plus, les larves de l’agrile ayant creusé leurs galeries juste sous l’écorce, coupant les vaisseaux vitaux de l’arbre. Le paysage commence à bégayer, sa grammaire verte est perturbée.
Ensuite vient le « blonding », ce phénomène où les pics-bois, en cherchant les larves, arrachent de petites parcelles d’écorce, révélant le bois plus clair en dessous. Le tronc de l’arbre se couvre de taches blondes, comme si sa couleur s’écaillait. Puis, inexorablement, la mort s’installe. Les branches se dessèchent, le vert disparaît complètement pour laisser place au gris squelettique du bois mort. Dans une rue autrefois couverte d’une canopée verdoyante, des trouées de ciel apparaissent. En forêt, ce sont des cicatrices grises qui défigurent la continuité du manteau vert.
Ce que l’agrile du frêne nous enseigne, c’est que le vert est fragile. Sa présence est un signe de santé, son absence ou sa dégradation, le symptôme d’un déséquilibre. Observer ces frênes fantômes, c’est apprendre à lire les nuances les plus sombres de la palette : le vert de la souffrance, le jaune de l’agonie et le gris du deuil. C’est une lecture poignante qui nous rappelle notre responsabilité dans la préservation de ces cathédrales végétales.
Le peintre-botaniste ne détourne pas le regard de ces scènes. Il les documente, car elles font aussi partie de l’histoire du paysage, une histoire de perte qui met en exergue la préciosité de chaque feuille verte.
Le golf, une autre façon de s’immerger dans le vert
À première vue, un terrain de golf peut sembler être l’antithèse de la nature sauvage : un paysage entièrement manufacturé, où le vert est contrôlé, tondu et domestiqué. Pourtant, c’est précisément ce contrôle qui en fait un objet d’étude fascinant pour l’amateur de nuances. Nulle part ailleurs le vert intentionnel n’est décliné avec autant de précision, créant une grammaire visuelle au service d’un jeu. Chaque zone du terrain possède sa propre teinte de vert, liée à une fonction spécifique.
Le golf est une leçon de choses sur le « vert fonctionnel ». Du vert dense et parfait du tertre de départ au vert plus sauvage et indiscipliné de l’herbe longue (le « rough »), le parcours est une partition de verts qui guide le joueur. Le contraste le plus saisissant est celui entre l’allée (« fairway »), au vert ras et lustré conçu pour faire rouler la balle, et le green, ce tapis de velours au vert intense et parfait, où la moindre imperfection est proscrite. C’est un dialogue permanent entre un idéal de perfection et des zones de pénalité plus naturelles.
Ce tableau comparatif illustre comment chaque nuance de vert sur un terrain de golf correspond à une fonction précise, une hauteur de coupe et une expérience de jeu différentes. Ces données, inspirées de principes de biologie végétale comme ceux vulgarisés par des organismes comme Parlons sciences, montrent la complexité cachée derrière cet apparent tapis vert uniforme.
| Zone du terrain | Type de vert | Caractéristiques | Fonction |
|---|---|---|---|
| Tertre de départ | Vert dense et uniforme | Gazon coupé à 10-12mm | Surface stable pour le coup initial |
| Allée (fairway) | Vert ras et lustré | Hauteur de 8-15mm | Faciliter le roulement de la balle |
| Green | Vert velouté intense | Coupe ultra-rase 3-4mm | Précision maximale du putting |
| Rough | Vert sauvage varié | Herbes hautes 50-100mm | Pénalité et corridor écologique |

Le rough, souvent perçu comme une simple bordure, joue un rôle écologique crucial. Ces zones d’herbes hautes constituent des corridors écologiques pour la petite faune et abritent une biodiversité bien plus riche que les verts manucurés. C’est là que le peintre-botaniste retrouve une palette plus familière, faite de verts multiples et spontanés. Le terrain de golf devient alors un lieu de tension et de dialogue entre le contrôle humain et la résilience de la nature.
Ainsi, même dans cet environnement hautement contrôlé, une immersion dans la palette des verts est possible. Elle nous enseigne comment l’homme s’approprie, transforme et dialogue avec la couleur la plus fondamentale de la nature.
Forêt des Appalaches vs forêt boréale : deux mondes, deux ambiances, deux voyages
Parler de « la forêt québécoise » est une simplification. Le Québec abrite plusieurs grands domaines forestiers, chacun avec sa propre signature chromatique, sa propre ambiance. La forêt québécoise qui couvre plus de 907 000 km², est une mosaïque d’écosystèmes. Voyager du sud au nord de la province, c’est assister à une transition fascinante de la palette des verts. Comparons les deux grands acteurs : la forêt mixte des Appalaches et la forêt boréale.
La forêt du sud du Québec, notamment dans les Appalaches, est une forêt feuillue ou mixte. C’est le royaume de l’érable, du bouleau jaune et du chêne. Sa palette est un vert lumineux et tendre. La lumière filtre plus facilement à travers la canopée, créant un sous-bois dansant, tacheté de soleil. La structure est étagée, avec des arbres de différentes hauteurs, ce qui donne une impression de volume et de diversité. Le vert y est riche, varié, allant du vert presque jaune des jeunes feuilles d’érable au vert plus sombre des pruches qui s’y mêlent. C’est une forêt accueillante, dont le vert respire la luxuriance et la fertilité.
En remontant vers le nord, le paysage se transforme. On entre dans la forêt boréale, le domaine de l’épinette noire, du sapin baumier et du pin gris. Le vert change radicalement. Il devient plus sombre, plus dense, presque noir par endroits. C’est un vert sévère, résilient, adapté aux hivers longs et rigoureux. La canopée est plus uniforme, un tapis d’aiguilles serrées qui absorbe la lumière. Le sous-bois est souvent plus pauvre, couvert d’un tapis de mousses d’un vert profond et de lichens grisâtres. L’ambiance est plus silencieuse, feutrée. C’est une forêt d’introspection, dont le vert évoque la persévérance et l’immensité.
Savoir distinguer ces grands ensembles forestiers transforme radicalement l’expérience d’une randonnée. C’est passer du statut de simple visiteur à celui de lecteur averti du paysage. La checklist suivante vous aidera à développer cet œil de naturaliste.
Votre plan d’action pour identifier les grandes forêts du Québec
- Points de contact (Feuilles et aiguilles) : Analysez la proportion de feuillus par rapport aux conifères. Est-ce une domination (90/10), un équilibre (50/50) ou une quasi-exclusivité ? Cette observation initiale est votre première clé de lecture.
- Collecte (Espèces dominantes) : Identifiez les arbres les plus présents. Repérez-vous la majesté de l’érable à sucre, la silhouette sombre de l’épinette noire ou le tronc blanc du bouleau à papier ? Nommer les acteurs principaux vous ancre dans le lieu.
- Cohérence (Structure de la forêt) : Observez la hauteur et la densité de la canopée. Est-elle étagée et ouverte (typiques des feuillues du sud) ou dense et uniforme (caractéristique de la forêt boréale) ?
- Mémorabilité/émotion (Ambiance et lumière) : Notez la qualité de la lumière au sol. Est-elle claire et dansante (forêt feuillue), ou tamisée et feutrée (forêt boréale) ? Quelle sensation cela vous procure-t-il : la joie, la sérénité, l’humilité ?
- Plan d’intégration (Synthèse du paysage) : Confrontez vos observations. La présence de bouleaux jaunes signale-t-elle une zone de transition ? Vous êtes maintenant capable de nommer le type de forêt qui vous entoure et de comprendre son caractère unique.
Passer d’une forêt à l’autre, c’est comme changer de pièce dans une immense maison naturelle. Le décor change, les couleurs varient, et l’âme du lieu se révèle différemment à celui qui sait observer.
Forêt de Mapplethorpe ou de Soulages : quelle est votre palette de couleurs pour une balade en forêt ?
Une fois l’œil éduqué à la science des pigments et à la typologie des forêts, il peut s’autoriser une lecture plus personnelle, plus artistique. La forêt n’est plus seulement un écosystème, elle devient une galerie d’art. Chaque composition naturelle peut évoquer l’œuvre d’un grand maître. La question n’est plus « qu’est-ce que je vois ? » mais « à quoi cela me fait-il penser ? ». C’est une manière de s’approprier le paysage, de le faire dialoguer avec notre propre culture visuelle.
Prenez une forêt de bouleaux à papier, avec leurs troncs d’un blanc pur qui se détachent sur un tapis de fougères d’un vert intense. Le contraste est si fort, les lignes si graphiques, que l’on pense immédiatement aux photographies en noir et blanc de Robert Mapplethorpe. L’artiste, obsédé par la pureté des formes et la tension des lignes, aurait certainement été fasciné par ce dialogue entre le blanc quasi-absolu de l’écorce et le vert vibrant de la strate herbacée. C’est une forêt qui se lit en termes de lignes, de ruptures et de contrastes saisissants.

Changez de décor. Pénétrez dans une pessière (forêt d’épinettes) dense et sombre de la forêt boréale par un jour couvert. La lumière peine à percer. Le vert des aiguilles est si profond qu’il frôle le noir. Les troncs sombres se fondent les uns dans les autres. Ici, ce n’est plus Mapplethorpe qui vient à l’esprit, mais Pierre Soulages, le maître de l’outrenoir. Le paysage n’est plus fait de lignes, mais de masses, de textures. La lumière ne se reflète pas, elle est absorbée, révélant la profondeur de la matière. C’est un vert qui n’est pas une couleur, mais une densité, une épaisseur. Une expérience quasi-mystique, où l’on se sent enveloppé par la matière sombre de la forêt.
Cette approche artistique est une invitation à jouer avec les perceptions. Un sous-bois après la pluie peut évoquer les touches de lumière d’un tableau de Rembrandt. Les teintes pastel d’une tourbière au lever du soleil rappellent les paysages de Monet. Comme le souligne le guide Authentik Canada, les « forêts immenses » du Québec sont une toile vierge pour notre imagination.
En projetant nos propres références sur le paysage, nous ne faisons pas que l’observer : nous co-créons l’émotion qu’il nous procure. La forêt devient alors un miroir de notre propre monde intérieur.
À retenir
- Le vert d’un paysage n’est pas une couleur unique, mais une palette de nuances (chlorophylle A, B, autres pigments) qui révèle la biologie de la plante et son accès à la lumière.
- Les paysages québécois se lisent à travers leurs verts : du patchwork agricole des plaines à la différence de caractère entre la forêt boréale (sombre) et appalachienne (lumineuse).
- L’expérience du paysage est multisensorielle ; la vue des couleurs doit être complétée par l’ouïe, l’odorat et le toucher pour une immersion complète.
Vos photos de paysages sont belles, mais que ressentez-vous ? Le guide de l’immersion sensorielle
Nous avons appris à lire les nuances de vert avec l’œil du scientifique et de l’artiste. Mais une immersion complète dans le paysage québécois ne peut se contenter de la seule vue. Un paysage se respire, s’écoute, se touche. Vos photos sont peut-être magnifiques, mais elles ne capturent pas le murmure du vent dans les feuilles de peuplier, l’odeur résineuse d’une sapinière chauffée par le soleil, ou la sensation de fraîcheur d’un tapis de mousse sous la main. L’étape finale de notre guide est de vous inviter à ranger l’appareil photo pour ouvrir grand vos autres sens.
L’ouïe, d’abord. Chaque forêt a sa propre signature sonore. Une chênaie en automne offre le crissement sec des feuilles mortes sous les pieds. Une forêt de peupliers faux-trembles est animée d’un frémissement léger et continu, même par brise faible. La forêt boréale, quant à elle, est souvent un havre de silence ouaté. Le sol épais d’aiguilles et de mousse absorbe les sons, créant une atmosphère de cathédrale propice à l’introspection. Apprendre à écouter, c’est découvrir une autre dimension du caractère de la forêt.
L’odorat ensuite, ce sens si directement lié à la mémoire et à l’émotion. Froissez une aiguille de sapin baumier entre vos doigts et respirez ce parfum intense, résineux et citronné : c’est l’odeur même de la forêt boréale. Marchez dans une érablière après une pluie d’été et laissez-vous envahir par l’odeur d’humus sucré, un mélange de terre humide et de décomposition végétale. Cherchez au sol les feuilles de thé des bois et marchez dessus pour libérer leur arôme mentholé. Ces parfums sont la véritable essence du lieu.
Enfin, le toucher. La texture du sol sous vos pieds est un indice précieux. Un tapis souple et élastique ? Vous êtes probablement sur un lit de sphaigne dans une tourbière ou une pessière humide. Un sol sec et craquant ? C’est le domaine des feuilles de chêne ou d’érable. Caressez l’écorce d’un bouleau à papier, lisse et fraîche, puis celle d’un pin, rugueuse et écailleuse. Cette lecture tactile du paysage vous ancre dans le moment présent de la manière la plus directe qui soit.
L’immersion sensorielle est l’aboutissement de notre parcours. C’est lorsque le vert que vous voyez, l’odeur que vous respirez et le son que vous entendez fusionnent en une seule et même expérience. Le paysage n’est plus un objet extérieur à contempler, mais un environnement dans lequel vous êtes pleinement, entièrement, présent.
Questions fréquentes sur l’immersion sensorielle en forêt québécoise
Comment différencier les sons des différents types de forêts québécoises?
Le bruissement sec des feuilles de chêne mortes qui restent l’hiver contraste avec le tremblement léger et continu des feuilles de peuplier faux-tremble, tandis que la forêt de conifères offre un silence ouaté grâce au sol d’aiguilles qui absorbe les sons.
Quelles odeurs caractérisent chaque type de forêt au Québec?
Le parfum résineux et citronné du sapin baumier domine la forêt boréale, l’odeur d’humus sucré caractérise une érablière après la pluie, et l’arôme mentholé du thé des bois se dégage quand on le froisse sous ses pieds en marchant.
Comment la texture du sol révèle-t-elle le type de forêt?
Un tapis de mousse souple et humide indique la forêt boréale, un sol de feuilles craquantes signale une chênaie ou érablière, tandis qu’une prairie grasse suggère les vallées fertiles du Saint-Laurent.